Le rêve confronté à l’illusion
Je reviens d’un voyage à Las Vegas où j’ai été appelé à me déplacer pendant quelques jours par affaires. Dans mes bagages, j’avais apporté, pour occuper mes temps libres, le livre intitulé « Antoine et Consuelo de Saint Exupéry, un amour de légende ».
Dans sa préface, Michel Polacco introduit ainsi le mythe entretenu par Antoine de Saint-Exupéry plusieurs décennies après sa mort tragique : « Pourquoi Saint-Exupéry, son histoire d’amour et ses aventures aériennes nous touchent-ils autant, soixante ans après la mort de l’écrivain ? Cet homme souffrait « parce qu’il n’y a pas de vérité claire à donner aux hommes ». Albatros immobilisé, il est à notre image, très imparfait, un peu déboussolé, toujours entre le chagrin et l’amour fou. Un homme qui nous enseigne à quel point nous sommes « de notre enfance comme d’un pays ».
Puis, dès le premier chapitre, l’auteur, Alain Vircondelet, nous présente en ces termes Saint-Exupéry : « Malgré sa haute stature, sa carrure d’ours, sa jovialité légendaire… il traîne avec lui une mélancolie chronique, un sentiment d’exil, une secrète blessure confiée seulement à quelques proches [à qui] il répète son mal d’être, son « dégoût d’une vie toujours provisoire », sa solitude… La seule chose qu’il sache, c’est que « la vie courante a si peu d’importance » et que « la seule chose qui compte est la vie intérieure ».
Pourtant, au moment même où je lisais ces passages qui me transportaient dans un monde de bénéfique intériorité, j’étais confronté au monde de l’illusion dans lequel je percevais une nuée d’êtres humains suspendus à leur machine à sous, le regard fixé sur les roulettes dans l’espoir d’y voir apparaître la clé d’un bonheur éphémère.
Je me retrouvais dans le paradoxe du rêve confronté à l’illusion… l’immense fossé entre le rêve de l’auteur de « Terre des hommes » de rejoindre les hommes entre eux, de « nouer le troupeau, jouer sa peau avec une grande générosité, servir » et l’illusion pernicieuse entretenue par un système artificiel qui a pour effet de « dénouer le troupeau » au profit de l’utopie d’une spirale sans fin…
À mon retour, j’ai appris le décès de Bernard Frappier… Alors, je n’ai pu m’empêcher d’établir un rapprochement entre les deux mondes dans lequel mon séjour dans le Nevada m’avait confronté et je me suis rappelé le secret du Renard au Petit Prince : « Tu es responsable de ce que tu as apprivoisé, c’est le temps que tu prends pour ta rose qui fait que ta rose est si importante ! »
En nous léguant la tribune libre de Vigile, Bernard Frappier nous rappelle que nous sommes « de notre enfance comme d’un pays » et qu’en ce sens, il a contribué de façon exceptionnelle à « nouer le troupeau » en jouant « sa peau avec une grande générosité ».
vigile.net tribune libre 22 septembre 2012
quebechebdo 22 septembre (version abrégée)
Henri Marineau

