L’école, contre vents et marées

Au 5ième siècle avant Jésus-Christ, Socrate créait sa maïeutique, soit l’art d’accoucher les esprits dans une approche empirique de son élève. À la même époque, Platon, son fidèle disciple, favorisait une dialectique axée autour d’une discussion lui permettant de remonter jusqu’aux idées.

En ce début du 21ième siècle, le Québec, via son Ministère de l’Éducation, a entrepris de mettre de l’avant une réforme en profondeur, donc à donner une autre forme à l’acte pédagogique. Devant certaines réticences provenant particulièrement du milieu de l’enseignement, les réformateurs brandissent la sempiternelle résistance au changement, tuant ainsi dans l’œuf toute possibilité de contestation. Dorénavant, prétendent ces réformateurs visionnaires, l’apprenant sera le maître d’œuvre de sa formation appuyé en cela par un enseignant dont le rôle principal sera de guider l’élève vers les sources de la connaissance.

Désormais, l’élève vivra au rythme de projets comme si les réformateurs des années ’60 n’avaient conçu aucun projet pour l’école issue de la révolution tranquille. Le maître sera ainsi appelé à développer les habilités de l’élève comme si l’analyse et la synthèse inhérentes à la démarche traditionnelle ne favorisaient pas le développement des dites habilités. Enfin, l’élève trempera dans un bain de compétences transversales comme si ces compétences n’étaient pas dans le prolongement de l’interdisciplinarité des dernières décennies.

Comme le disait Alain Finkielkraut dans son livre intitulé "L’ingratitude ; conversation sur notre temps", publié en 1999 chez Québec Amérique, "Instruire, c’était introduire l’élève à ce qui le dépasse. On raisonne aujourd’hui comme si le moi avait assisté à la création du monde…rien ne dépasse, chacun est sujet, c’est-à-dire roi. Et l’actuelle exigence de mettre l’enfant au centre du système éducatif, comme si autrefois on y mettait des lampadaires ou des pots de fleurs, vise, en réalité, à remplacer l’obligation faite à l’élève d’écouter le professeur par l’ordre d’écouter les jeunes intimé aux animateurs du primaire et du second degré."

Mais cessons ces comparaisons que certains pourraient qualifier de minimalistes et portons notre regard vers une petite histoire contextuelle du Québec depuis les quatre dernières décennies. Partant d’une éducation pour tous au début des années ’60, nous sommes progressivement passés aux critères de la performance et, qui plus est, de l’excellence. Mais qu’avons-nous perdu en chemin ? À partir du moment où l’école est devenue accessible à tous, l’utopie a été de penser et, pire encore, d’exiger que tous les élèves performent, atteignent l’excellence académique, en d’autres termes, se classent tous parmi les premiers. Se peut-il que nous ayons erré dans la définition que nous nous sommes donnée de l’excellence ? Un jeune réussissant ses études secondaires avec une moyenne générale de 68% et ce, après avoir consenti des efforts constants, n’est-il pas aussi excellent qu’un autre ayant cumulé une moyenne de 84% et ce, sans qu’il ait fourni d’efforts significatifs ?

Par ailleurs, il y a trente ans, un jeune qui terminait ses études était presque assuré d’obtenir un emploi dans quelque domaine que ce soit, la motivation à l’étude étant, de ce fait, facilitée par un contexte favorable à l’emploi. Petit à petit, certaines professions sont devenues contingentées, ce qui a contribué à la naissance d’un climat d’insécurité pour les jeunes qui persévéraient dans leurs études. L’abolition du cours classique et la naissance du Cégep contribuèrent à la prolifération des profils de cours et, par conséquent, des professions. C’est ainsi que le jeune de 16 ans fait déjà face à un choix qui, sans être déterminant, l’engage vers un profil de cours qui pourrait, dès ce moment, lui fermer les portes de certaines professions. L’avènement des techniques, conduisant au marché du travail immédiatement après le cours collégial, est venu multiplié le choix qui s’offre à l’élève. Finalement le jeune est confronté à un courant de mondialisation croissant le condamnant à se mettre au diapason, entre autres, des nouvelles technologies de l’information et de l’apprentissage d’une troisième langue.

Sur le plan familial, elles sont bien loin les valeurs véhiculées par la cellule traditionnelle de la mère au foyer veillant à l’éducation de ses enfants et du père bon pourvoyeur. La plupart des parents d’aujourd’hui vaquent quotidiennement à leurs occupations respectives, ce qui a conduit à un partage des tâches familiales, lesquelles sont difficiles à réaliser, particulièrement dans le cas des familles monoparentales qui constituent, selon les statistiques, près de la moitié des familles québécoises d’aujourd’hui.

Ces réalités nous conduisent inévitablement vers la problématique suivante : les résultats scolaires étant devenus le critère le plus important dans une société ayant privilégié la course à l’excellence, plusieurs élèves subissent rapidement, si ce n’est au primaire, au plus tard au secondaire, une démotivation conduisant, hélas souvent, au décrochage. C’est ainsi que des jeunes, pourtant talentueux, perdent le goût d’apprendre dans une école qui maintient le cap sur une excellence axée autour des performances scolaires.

Par ailleurs, placé devant un choix, à mon sens, prématuré, soit vers 16 ans, quant à un profil de cours, le jeune se sent souvent bousculé et non-préparé. De plus, le contingentement de certaines professions qui pourraient susciter son intérêt, allié à la prolifération des profils de cours, conduisent le jeune à une forme d’insécurité souvent déstabilisante. Ajoutons à ces observations que l’introduction accélérée des nouvelles technologies de l’information (NTIC) de même que le courant de mondialisation se sont souvent faits au détriment de l’enseignement des matières de base.

En ce qui a trait à la famille actuelle, sans jeter de jugement de valeurs sur les raisons qui ont conduit les deux membres du couple sur le marché du travail, force nous est de constater que, souvent, et ce dès le primaire, « l’enfant à clé » entre souvent à la maison sans présence pour l’accueillir. Lorsque les parents reviennent du travail, ils sont souvent fatigués et tendus, plus ou moins réceptifs à quelque forme de communication avec leurs enfants. Il n’en fallait pas davantage pour que se produise un glissement du rôle traditionnel de la famille vers l’école actuelle qui s’est sentie, avec le temps, le devoir social de conjuguer avec cette nouvelle réalité familiale.

Sans vouloir jeter le blâme sur qui que ce soit et, partant du principe que parents et éducateurs sont de bonne foi dans leurs relations avec les jeunes, il m’apparaît que ces derniers sont souvent ballottés entre deux mondes, celui, d’une part, de la famille, vivant ses préoccupations modernes, où les parents sont souvent confrontés à la tentation de succomber à la facilité du « oui » pour éviter de longues discussions qui conduiraient à des frustrations jugées inutiles et, d’autre part, le monde de l’école qui accueille le jeune devant une panoplie de règlements contraignants conduisant à toutes sortes de frustrations jugées, là, utiles, voire même nécessaires. Le sens des responsabilités passe inévitablement par la frustration. Tout ce courant social qui en méprise tant l’importance risque de produire de plus en plus d’adultes incapables de composer avec l’autorité, les contraintes inhérentes à l’existence, les exigences de la vie en société.

Il n’en fallait pas davantage pour que nos écoles se voient confrontées à des jeunes turbulents ou éprouvant des difficultés de concentration. Des spécialistes, orthophonistes, psychologues, travailleurs sociaux, etc…ont fait leur apparition dans les écoles dans l’intention de pallier la problématique d’approche de ce profil d’élèves. Des notions nouvelles sont apparues pour désigner ces élèves marginaux, soit hyper-actifs ou déficit d’attention. Des médicaments sont même apparus sur le marché. Cependant, après plusieurs années d’expérimentation de toutes sortes pour venir en aide à ces enfants, est-on en droit de se demander si nos efforts ont été utiles ? Poser la question, c’est en partie y répondre !

Pendant ma carrière de trente-deux ans dans le monde de l’enseignement, il m’a été maintes fois donné l’occasion de demander aux jeunes quels avaient été les meilleurs moments vécus à l’école. Ils m’ont fait part spontanément de circonstances souvent anodines où le professeur avait fait preuve de compréhension, de reconnaissance et de respect de leur personne. Ils gardent en mémoire des paroles bienfaisantes et des gestes de bonté à leur endroit.

En terminant, je vous laisse sur une courte discussion, mais combien révélatrice, que j’ai eue avec un jeune handicapé gravement atteint d’un cancer lors d’un passage à l’Arche de Jean Vanier :

Louis me regarde …

- Ça ne va pas ? Il me fixe profondément… 
- Tu as mal ? Il devient triste. 
- Je puis faire quelque chose ? Il me fait signe d’approcher. 
- Dans trois mois, je ne serai plus !…En attendant, aime-moi !

vigile.net tribune libre 5 octobre 2012
quebechebdo 5 octobre 2012 "Journée internationale des enseignants / L'école, contre vents et marées"

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