La puissance du chaînon
Dans les moments de turbulence de la vie, il m’arrive de me rebrancher sur des auteurs qui savent me recentrer sur les valeurs profondes qui m’habitent. Ainsi en est-il de Khalil Gibran dont j’ai relu pour une énième fois Le prophète.
Vers la fin de son périple chez le peuple d’Orphalese, le prophète s’adresse ainsi à ses auditeurs :
« On vous a dit que, de même qu’une chaîne, vous êtes aussi faibles que votre plus faible chaînon. Ceci n’est que la moitié de la vérité. Vous êtes également aussi forts que votre plus puissant chaînon. Vous mesurer à votre plus petit geste c’est estimer le pouvoir de l’océan à la fragilité de son écume. Vous juger sur vos défaillances c’est blâmer les saisons pour leur inconstance. Oui, vous êtes comme un océan, et cependant les bateaux échoués attendent le flux sur vos rivages, car de même qu’un océan, vous ne pouvez accélérer vos marées. Et vous êtes aussi comme les saisons, et bien qu’en votre hiver vous niiez votre printemps, le printemps, reposant en vous, sourit en son apaisement et n’est pas offensé »
Un passage qui m’a particulièrement touché eu égard à la société québécoise qui se voit encore souvent confrontée brutalement à un colonialisme qui lui colle toujours à la peau, une tare ineffaçable qui la maintient imperturbablement dans un statut de « faible chaînon ».
Pourtant, les événements du printemps érable 2012 et, plus récemment, la mobilisation autour du projet de charte des valeurs québécoises ont eu l’heur de soulever le « puissant chaînon » du peuple québécois dans la grande chaîne de son affranchissement des liens fédéraux dans lesquels il est enchaîné depuis des siècles.
Dans cette voie, le message de Khalil Gibran se trouve porteur d’un vent de fraîcheur qui laisse monter une marée qui fait surgir le « flux » sur les rivages du Québec où les « bateaux échoués » depuis trop longtemps peuvent maintenant reprendre le large en toute confiance.
vigile.net tribune libre 28 octobre 2013
quebechebdo 28 octobre 2013
Henri Marineau

