Rencontre avec Gabriel Nadeau-Dubois

Dans les événements qui ont entouré le printemps érable 2012 au Québec, Gabriel Nadeau-Dubois, ex-porte-parole de la CLASSE, a été certes une figure dominante fort médiatisée. À ce propos, l’ancien leader étudiant a accordé une entrevue au Journal Métro dans le cadre de la parution de son livre « Tenir tête » qui sera lancé le 10 octobre. Voici quelques extraits de cette rencontre que j’ai jugés pertinents de vous proposer :

Vous dites appartenir à une tendance politique à laquelle certains étudiants ont reproché son pragmatisme et son souci de l’image. Qu’est-ce qui vous a sensibilisé à l’importance de l’image?

Durant la grève, j’étais conscient que lorsque je me présentais devant les médias, les gens qui m’écoutaient, chez eux, partaient déjà avec toute une série de préjugés. La moindre des choses était de m’assurer qu’aucun obstacle esthétique ou d’image ne viennent perturber mes interventions. Le fond devait l’emporter sur la forme.

Lors d’un discours qui allait déterminer la suite des choses au Cégep de Valleyfield, vous avez avoué aux militants que vous aviez peur de la grève.

Le but était d’être le plus honnête possible et de dire aux autres étudiants que lorsqu’on rentre dans ce moment politique-là, on ne peut pas savoir d’avance comment les choses vont se dérouler. L’idée était de faire comprendre que c’était notre seule chance de renverser la vapeur, sinon la hausse passait.

On pourrait brosser un parallèle avec un célèbre discours de Pierre Bourgault, qui allait dans ce sens en parlant de l’indépendance du Québec. Bourgault, à qui on vous a souvent comparé, est-il votre modèle?

Bourgault est l’une de mes inspirations politiques. Ce que je retiens surtout de lui, c’est son courage politique et sa volonté de prendre les gens au sérieux. De ne pas leur mentir en leur disant que le changement social, que ce soit pour réaliser l’indépendance ou obtenir davantage de justice, ce n’est pas toujours facile et qu’il faut faire des sacrifices. Collectivement cependant, nous sommes capables de faire des choses.

De quel milieu socioculturel êtes-vous issu?

J’ai été élevé dans un milieu très politisé. Mon père était organisateur communautaire et il a été très engagé dans le milieu syndical pendant longtemps. Ma mère est avocate spécialisée dans le droit du travail. Elle défend les travailleuses et travailleurs victimes d’accidents.

Qui sont vos héros, vos modèles?

Bourgault est une de mes inspirations politiques. Et puis, des gens comme Michel Chartrand, des femmes comme Madeleine Parent… Des militantes et des militants qui ont donné leur vie pour une cause et dont l’âge n’a jamais atténué les convictions.

Où vous voyez-vous dans 20 ans?

Très bonne question. Je l’ignore. L’enseignement est quelque chose qui pourrait m’intéresser.

Si vous dites que vous ne ferez pas de politique, personne ne vous croira.

J’ai déjà été approché, mais je ne suis pas intéressé pour le moment. Je ne crois pas qu’être connu soit une raison suffisante pour être un bon candidat et, a fortiori, pour être un bon politicien. Je ne dis pas que je n’en ferai jamais ,mais ce n’est pas dans mes priorités de l’heure.

Outre les quolibets lancés sur les réseaux sociaux et dans les médias, on a appris à un moment, à travers un témoignage de l’intérieur, que les policiers de la SQ vous haïssaient viscéralement. Comment avez-vous composé, humainement, avec cette haine?

Je n’aurais pas répondu la même chose il y a un an mais, maintenant, j’en suis venu à accepter que cela fait partie des risques que l’on prend. C’est sûr que, sur le coup, c’était difficile et ce n’est pas vrai que l’on peut ignorer. Je n’ai jamais été capable de le faire. Je lisais les bêtises écrites à mon sujet. Ça frappe toujours au visage, mais en même temps nous étions très bien entourés. Il y avait dans ce mouvement une cohésion, une solidarité et un immense sentiment d’appartenance, et cela me rendait plus fort. Pour chaque bêtise que je lisais, chaque lettre de menace que je recevais, des automobilistes me klaxonnaient dans la rue, des passants me tapaient sur l’épaule et d’autres m’encourageaient à poursuivre.

Pensez-vous que la police au Québec défend des intérêts politiques?

Il ne faut pas tomber dans la théorie du complot et dire qu’il y aurait eu des ordres directement donnés par des politiciens aux policiers. Par contre, je crois qu’il y a une culture policière qui est problématique au Québec et notamment au SPVM. Il y règne une culture répressive qui doit changer. On le voit dans les cas de profilage racial, social et également lors des interventions de contrôle des foules, c’est assez clair. Ce qui confirme cela, c’est non seulement la brutalité concrète envers les étudiants, mais aussi le climat psychologique et verbal dans lequel ces choses se sont produites.

Vous dites avoir reçu des menaces de la part de la SQ!

Un jour, par l’intermédiaire de mon attaché de presse, la SQ m’appelle pour me dire : «Tu as reçu des lettres de menaces. Cette fois-ci, c’est très sérieux, il faut que tu te présentes à notre quartier général. Il faut qu’on te protège, car ta sécurité est en danger.» Nous avons donc filé vers la SQ dès la fin de l’entrevue à Radio-Canada. Nous sommes montés, et on m’a isolé de mes deux compagnons. Ensuite, on m’a emmené dans une salle d’interrogatoire, puis on a commencé à m’interroger en me disant : «Depuis les événements des derniers jours, le ministre Dupuis nous a demandé de nous impliquer dans le dossier, non seulement en matière de contrôle des foules, mais aussi de renseignements et d’information, et c’est dans ce cadre-là qu’on te rencontre aujourd’hui.» Cela a duré près d’une heure vingt. Je le raconte en détail dans le livre.

Vous êtes-vous senti menacé à ce moment-là?

Au départ, j’étais convaincu que j’allais là pour ma propre sécurité. Ça n’a pas pris beaucoup de temps avant que je réalise que c’était seulement une excuse. Alors, oui, à ce moment-là, je me suis senti menacé. Cela dit, ces menaces étaient moindres que la brutalité réelle qu’on trouvait dans les rues. Si je raconte cette anecdote, c’est pour montrer que de la SQ au SPVM il y avait, de manière synchronisée, une culture répressive.

Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur vous-même et sur le Québec?

Sur le Québec, des dizaines de choses, mais pour résumer, ça m’a donné beaucoup d’espoir. Notamment avec le mouvement des casseroles. Le Québec a repris confiance en lui. Des centaines de milliers de personnes avaient soudainement une meilleure vision d’elles-mêmes et une meilleure vision du Québec que devenir des «bons gérants de dépanneurs» ou «on va avoir un équilibre budgétaire et c’est ça notre projet de société». On a vu des gens qui avaient des projets, des valeurs de justice sociale, d’écologie et de démocratie. Et ça, pour moi, c’était très réconfortant.

quebechebdo 10 octobre 2013

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